Discours du Premier Secrétaire Stefan Gisselbaek prononcé à l’occasion du Banquet de l’Ordre

Publiée le 12.10.2026

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Mesdames et Messieurs en vos titres et fonctions,
Mes chères Consœurs, mes chers Confrères,

J’ai le privilège de m’adresser à vous ce soir en ma qualité de Premier Secrétaire du Jeune Barreau, et j’aimerais, en tout premier lieu, partager cet honneur avec l’ensemble des membres du Comité que je dirige depuis le 1er avril dernier. Sans vous, mes chers amis, c’est bien simple : le Jeune Barreau ne serait rien.

Merci, du fond du cœur, du temps que vous accordez au service de nos consœurs et confrères et de l’énergie que vous offrez à ce Comité plus résolu que jamais à poursuivre les objectifs ambitieux que nous nous sommes fixés en début de mandat.

Ces objectifs concernent en particulier trois axes :

  • l’assistance juridique, essentielle pour tout jeune avocat indépendant ;
  • l’ensemble des problèmes entourant l’examen du brevet d’avocat que rencontrent actuellement les stagiaires ;
  • et enfin, et il s’agit certainement du chantier le plus important mais également le plus difficile : la question des conflits d’intérêts. Nous entendons à cet égard combattre sur tous les fronts, et par tous les moyens, sur terre, en mer et dans les airs, les effets de la jurisprudence injuste, injustifiée et injustifiable du Tribunal fédéral qui part du principe, permettez-moi de le dire, insupportable que nous sommes tous ici des traîtres en puissance à ce qui est au cœur de notre serment et ce qui est le plus sacré pour chacun d’entre nous : le secret. Et je le dis et je le répète : lorsque le Tribunal fédéral se fourvoie à ce point, car cela arrive aussi aux meilleurs, il appartient au législateur souverain de reprendre la main, et nous entendons l’y inciter et l’y aider de toutes nos forces.

Mes chères Consœurs, mes chers Confrères, le banquet de l’Ordre des avocats est un moment privilégié qui nous permet de nous retrouver l’espace de quelques heures.

Et je salue en particulier les avocats stagiaires dont c’est ce soir le premier banquet et qui découvrent, émerveillés, que ce palais des expositions peut, par une forme de miracle qui se répète d’année en année, se métamorphoser en un lieu enchanteur où nous sommes heureux de passer une soirée ensemble.

Nous nous retrouvons pour festoyer mais également pour nous rappeler ce qui compte et ce que nous sommes vraiment en tant qu’avocats.

Parce que nous n’exerçons pas un métier comme les autres.

L’avocat est le gardien de l’État de droit et le dernier rempart contre l’arbitraire. Et à cette fin, il veille à protéger son indépendance et sa liberté d’expression.

Tout est dit dans ces deux phrases de nos Us et Coutumes.

Voilà ce qu’il y a de plus important.
Voilà ce qu’il y a de plus fondamental.

Oui, l’avocat doit rester libre.
Oui, l’avocat doit rester indépendant.

Libre et indépendant, vis-à-vis de l’Etat et de sa puissance.
Libre et indépendant, vis-à-vis de ses clients.
Libre et indépendant, vis-à-vis de l’opinion publique.
Libre et indépendant, vis-à-vis de toute forme de pression.

Être libre et indépendant dans une société démocratique qui fonctionne bien, c’est facile, et au fond, c’est assez commode.

Mais les choses changent à partir du moment où des vents contraires se lèvent.

Alors, tout devient soudainement plus compliqué et beaucoup moins évident.

Et mes chères Consœurs, mes chers Confrères, bien que je préfèrerais mille fois vous dire autre chose, force est de constater que les vents mauvais se lèvent.

Un signe, en particulier, ne trompe pas : l’idée de censure revient en grâce, pour ne pas dire en force. Tous, nous le remarquons autour de nous, au point que même ce qui outre-Atlantique constituait l’incarnation du monde libre est en train de sombrer.

Je me souviens lorsqu’il y a quelques années j’étudiais au collège Les fleurs du mal avoir appris que l’ouvrage, comme tant d’autres d’ailleurs, avait, de son temps, subi les affres de la censure.

Il y a quinze ou vingt ans seulement, ce concept de censure paraissait absolument inconcevable. Il s’agissait d’un concept d’un autre temps. Un temps définitivement révolu.

Et voyez-vous, c’est là que l’on se rend compte que l’absence de mémoire et l’optimisme béat qui en découle mènent systématiquement notre espèce humaine à penser qu’une période de prospérité durera pour l’éternité. Mais il suffit de se rappeler que Rome elle-même est tombée pour réaliser à quel point rien, et encore moins un quelconque régime politique, n’est éternel.

Nous devons donc prendre conscience de la fragilité de nos sociétés libérales et démocratiques. Fragiles, elles le sont par essence, d’autant plus lorsque, fondamentalement, nous réalisons à quel point elles sont une anomalie historique et une exception géographique.

D’inconcevable et d’inacceptable il y a quelques temps seulement, la censure est redevenue envisageable, d’envisageable, elle est devenue possible, et aujourd’hui, elle est souvent souhaitée et justifiée.

On censure à peu près toujours, prétendument, dans un but de protection du public. Le protéger de news qualifiées de fake, ou le protéger d’un propos jugé scandaleux, choquant ou encore immoral.

Sauf qu’on ne protège pas, mais on prend le contrôle.

Censurer, c’est s’arroger une position de supériorité de laquelle on entend faire le tri de ce que les braves gens, manifestement trop sots pour penser par eux-mêmes, ne sauraient être capable d’appréhender.

Il n’y a rien de plus paternaliste que la censure.
Il n’y a rien de moins confiscatoire que la censure.
Il n’y a rien de moins démocratique que la censure.

Mais cela ne s’arrête pas là. Parce qu’en lieu et place de la censure traditionnelle, la censure prend souvent aujourd’hui un autre visage, plus perfide encore. Cette forme de censure fonctionne par l’incitation à l’auto-censure. Alors vous êtes libres, oui, bien sûr ! Mais croyez-moi vous feriez mieux de vous taire. Parce que là où le pluralisme était considéré comme normal et bénéfique, parce qu’il permet la confrontation et le contradictoire qui nous est si cher comme avocat, le conformisme a tendance, dans nos sociétés, à devenir la règle. La nuance, impossible. Une opinion divergente devient par principe suspecte. Ayez le malheur de ne serait-ce que poser une question sur un sujet sensible, d’émettre un avis quelque peu divergeant et vous serez immédiatement catalogué, étiqueté, assigné à résidence idéologique. Osez un propos non-aseptisé et vous risquerez la condamnation sur la place publique, tout cela de préférence après une dénonciation courageusement anonyme contre laquelle il est par définition impossible de se défendre.

Celui qui osera malgré tout subira les foudres de la minorité agissante de circonstance, qui fera de lui un exemple pour celui qui aurait pu oser parler demain mais qui se taira.

Du conformisme naît l’unanimisme, de l’unanimisme, la pensée unique et donc, par définition, au bout du chemin, une tyrannie qui ne dit pas son nom mais qui règne bel et bien.

Oui, chers amis, aujourd’hui la liberté, la liberté d’expression, toutes les libertés, ont tendance à reculer partout où notre regard se pose. De manière parfois discrète, par petites touches successives, elles régressent dans l’ensemble du monde occidental.

Or, sans liberté, notre capacité à exercer notre profession est susceptible de se réduire jusqu’au point critique où deviendront alors possibles des changements de paradigme complets et irréversibles : recul du secret professionnel ou atteinte à la présomption d’innocence : ces concepts sont de moins en moins bien compris parce que la valeur fondamentale de liberté qui les sous-tend et les porte perd, elle, du terrain.

Et parce que les avocats font par définition partie de la société dans laquelle ils vivent, ils ne sont eux-mêmes pas hermétiques à ces tendances qui imprègnent, petit à petit, le barreau lui-même. Il est si vite arrivé de céder sur nos principes. D’ouvrir des brèches. Les petites lâchetés sont tellement plus confortables, et plus faciles, que le courage. Le courage de dire non face à une masse qui dit oui et qui est de surcroît empreinte de bons sentiments dont on sait pertinemment que l’enfer est pavé.

Nous devons nous rappeler qu’aucun acte de censure, qu’aucune restriction à la liberté d’expression ou à une quelconque liberté fondamentale ne peut être restreinte sur le seul fondement d’une conception morale voire moralisatrice mais uniquement parce qu’il peut être démontré, noir sur blanc, que les conditions de restriction des droits fondamentaux définies par la Constitution sont cumulativement réalisées.

Nous ne devons céder à aucun moment sur nos principes les plus fondamentaux. Jamais ne devons nous nous permettre de transiger sur cette exigence.

Jamais.

Et la bonne nouvelle, car il y en a une, c’est qu’il n’existe en la matière aucune espèce de fatalité. Si nous, avocats, résistons à la petite musique selon laquelle les droits fondamentaux ne le seraient finalement pas tant que ça et qu’il existerait en la matière des accommodements raisonnables, si nous décidons, chacun individuellement, de cesser de baisser la tête, alors nous exercerons pleinement notre responsabilité sociale d’avocats qui entendons continuer à exercer de manière libre dans une société qui le demeure elle aussi.

Alors, je profite ici pour saluer ceux qui exercent cette liberté d’expression. Parce que c’est en faisant usage de notre liberté, non pas en la défendant seulement sur un plan théorique rapidement oublié en pratique, que nous la défendrons le mieux. Je pense évidemment à tous mes comparses de la revue de l’Ordre des avocats, mais également, et en particulier ce soir, à tous les candidats au Concours Nançoz, y compris du premier tour. Vous avez été, mes chers candidats, tout simplement fantastiques. Vous êtes, je vous le dis, chacun d’entre vous, une fierté pour notre Jeune Barreau et pour le Premier Secrétaire que je suis. Vous ne vous laissez museler par personne ni enfermer dans un carcan quelconque. Vous osez. Vous êtes la promesse de l’avenir. Alors, permettez-moi de vous dire que, du point de vue de la liberté d’expression, vous avez assurément tous gagné.

Mes chères Consœurs, mes chers Confrères, parce que l’avocat est le gardien de l’Etat de droit et le dernier rempart contre l’arbitraire, parce qu’il veille, à cette fin, à protéger son indépendance et sa liberté d’expression, nous exerçons la plus belle profession qui soit.

Merci, à chacune et chacun d’entre vous, d’être là ce soir, pour la célébrer, ensemble, et pour nous permettre de demeurer ici, aujourd’hui, comme demain, encore et toujours libres !

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